Le sanglier

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LE SANGLIER

par Roland Marx

Il porte sur le front des siècles de fureur,
La hargne des seigneurs qui le chassaient naguère
Quand sa harde affamée au boutoir éventreur,
Barbare, déferlait, telles légions en guerre,
Sur les maigres lopins où le serf s’échinait.
***
Émergeant de sa bauge et des noires légendes
Où l’intense clarté du jour le confinait,
Il surgit des taillis en lourdes sarabandes
Qui font trembler le sol, le peuple des forêts,
Jusqu’à la lune rousse auréolant sa hure.

Corps massif et trapu, l’empereur des gorets
Fracture le sous-bois pour sa progéniture,
Les marcassins en file au pelage rayé.

Et lorsque prennent fin ses prairies frénétiques,
Quand l’effroi de la nuit par l’aube est balayé,
Il retourne au séjour des monstres méphitiques,
L’Ardenne, le Latium et les contrées celtiques.

(Inédit – première page d’un futur bestiaire vosgien) 

 

 

Pérennité

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PÉRENNITÉ

par Louis Delorme

Le grand-père est parti comme pour un voyage
Sans prévenir ; et sans avoir gardé le lit.
Lui qui restait déjà dans l’ombre de l’oubli
S’est éloigné de nous sans heurt et sans tapage.

Le bâton qu’il taillait tout en gardant ses chèvres,
Dans un coin de la cour, traîne sur les pavés ;
La liane d’un serpent, quatre chiffres gravés,
Ceux qu’a choisis la mort pour lui sceller les lèvres.

Je l’imagine encor, roulant sa cigarette,
Assis contre le mur, à l’abri du tilleul ;
Dans le chemin qu’il remontait parfois tout seul,
J’ai l’impression de voir avancer sa casquette.

Le vent porte toujours sa voix sur la colline,
Son rire bien vivant fait frissonner les blés ;
Sous la pierre, à tâtons, sa main cherche les clés
Et son œil brille encor quand sonnent les clarines.

Si je n’ai plus, de lui, dans l’album de famille,
Jaunie, aux bords rongés, qu’une vieille photo,
Il suffit de fermer les yeux pour qu’aussitôt,
Celle du souvenir dans mon âme scintille.

Depuis, il m’a semblé que je reprends ses gestes :
Comme une part de lui qui serait dans mes mains ;
J’ai la même façon d’aller par les chemins,
De serrer ma ceinture et d’enfiler ma veste.

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Abîmé

 

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Mes yeux tristes d’aimer, en miroirs résignés,
Résumaient à eux seuls ma parole hésitante
Quand tu as formulé, sous des airs indignés :
Tes précoces adieux à ma chair palpitante


Tel un geste guetté, la blessure du Cœur
Fut traduite en deux mots d’intime allégorie :
J’ai haï ton sourire exquisement moqueur,
Quand la gifle a rosi ma joue endolorie !


D’abord, il m’a semblé qu’aux paupières mes pleurs
Surgissaient tout à coup par les portes d’un rêve ;
Puis, un trouble imprévu a trahi les douleurs
Expressives d’une âme en émoi qu’on achève…


D’avoir tant redouté l’immanquable abandon,
J’ai imploré les dieux, offensé la décence !
N’ayant plus nul espoir d’obtenir le pardon :

Tout mon être abîmé souffrira ton absence.

© Yánnučój WĄTESŻĄ → 09/10/2018

desmotsetcamees.wordpress.com

 

 

Le blues du sonnettiste

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Le blues du sonnettiste

par Jean-Claude Jugan

S’il s’emploie à son âge à courtiser la muse,
Insensible aux ragots de tristes philistins,
Il est pâle poète à l’aune de certains
Mais aime l’écriture et le défi l’amuse…

Apprivoisant les mots, de quelque idée diffuse
D’où jaillissent sans fard ses chers alexandrins
Il bâtit à sa main tercets comme quatrains
A force de rigueur, de constance et de ruse…

Libre comme le vent, sans le moindre clin d’œil
A la célébrité dont j’ai tôt fait le deuil,
Si mes cent six sonnets, sans césars ni censure,

Ne mènent à la gloire et la postérité,
Ils prouvent, m’a-t-il dit, qu’un vieil âne bâté
Peut tracer son chemin d’hémistiche en césure…

 

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Crépuscule

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Crépuscule

par Bertrand Jacob

 

Sur la ville qui dort son sommeil de ciment,

La pluie aux fins pinceaux dessine l’aquarelle

Du spleen. Le paradis crayeux d’une marelle

Sur le trottoir mouillé s’efface doucement.



Un bec de gaz frileux, pris de grelottements,

Diffuse une lueur blafarde qui chancelle.

Deux chats font le sabbat auprès d’une poubelle,

Poussant, griffes dehors, de longs miaulements.



Quelquefois, sur le fleuve enveloppé de brume,

Un remorqueur trapu jette un cri d’amertume

Dans le silence noir et profond de la nuit



Cependant que la lune insomniaque et pâle,

Derrière le bandeau d’un nuage qui fuit,

Écarquille son œil aux tons nacrés d’opale.

 

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Prieuré de Saint-Cosme

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Prieuré de Saint-Cosme

par Jean-François Berroyer

Ce jardin reposant, à l’éclat polychrome,
Où dorment au soleil la rose et le lézard,
Inspire le poète attentif ou musard
Par son calme apaisant et son subtil arôme.

Au sein du si serein prieuré de Saint-Cosme,
Le temps fléchit son cours et passe par hasard ;
Ci-gît le souvenir de Pierre de Ronsard
Dont on évoque encore aujourd’hui le fantôme,

Ô belle qui rêvez un peu d’éternité,
D’honneur impérissable et de gloire pérenne,
Vous regrettez sans doute avec sincérité

De n’avoir pas vécu dans ce siècle en Touraine
Où Ronsard, célébrant votre féminité,
L’espace d’un sonnet vous aurait faite reine.

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Ode à ma Loire

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Ode à ma Loire

Monique Bénard

Je suis le pont, très vieux, pont de Loire ou de Pierre.
Me surnommant ainsi, au gré de son humeur,
Ma Loire, mon amour, m’adresse une prière,
Sous mes arches, me flatte, avec son air charmeur.

Tamisant la clarté, je plonge dans son âme,
Jusque dans ses remous les plus tourbillonnants.
Elle montre sa force, en s’imposant, l’infâme,
Par l’écho perpétuel de ses flots bouillonnants.

Se coiffant sans plaisir, d’une mantille sombre,
Elle ignore le temps et ses nuages gris.
Loin de moi, le vieux pont, plongé dans la pénombre,
Elle rejoint le ciel, son autre amant, surpris.

Sous un soleil ardent, la Loire est langoureuse,
Proposant aux poissons, un grand bassin de jeux.
Et le beau cormoran la trouve généreuse,
De son bec aquilin, il se sert, l’ombrageux !

L’indomptable cours d’eau s’organise en méandre,
Pour arriver enfin, aux pieds de ses châteaux,
Où la vigne s’étend, pour se laisser surprendre,
Par ce beau ruban bleu, le long de ses coteaux.

Majestueuse Loire à l’infini caprice,
Elle quitte son lit, détourne son chemin,
Se faufilant ailleurs, devient l’annonciatrice
D’un grand débordement, souvent hors du commun !

Des arbres tortueux, dans leur course effrénée,
Se tiennent à mes becs, sculptés par les courants.
Ils se produisent nus, posture décharnée,
À la vue des badauds, tels des êtres implorants.

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Je la vois lézarder depuis ma pyramide,
Rasant le sable chaud, d’un tout petit bosquet.
Bel havre de repos pour la foulque timide,
Elle y bâtit son nid, loin du grand vent frisquet.

Au petit matin clair, elle ôte sa mantille,
Offrant un nouveau ciel, d’arabesques sépia.
Sur l’îlot émergeant, de sable qui scintille,
Une aigrette aux aguets chante son charabia.

Passages verdoyants, venelles ombragées
Conduisent jusqu’au quai, sous un soleil fervent.
Et moi son amoureux, aux pierres protégées,
Je veux rester sans fin, son chevalier servant.

Je me mire dans l’eau, les soirs de canicule,
Lorsque l’astre couchant, sur mon dos s’est posé.
Ma Loire et moi formons, le soir au crépuscule,
Un tableau surprenant, ravi d’être exposé.

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