PÉRENNITÉ
par Louis Delorme
Le grand-père est parti comme pour un voyage
Sans prévenir ; et sans avoir gardé le lit.
Lui qui restait déjà dans l’ombre de l’oubli
S’est éloigné de nous sans heurt et sans tapage.
Le bâton qu’il taillait tout en gardant ses chèvres,
Dans un coin de la cour, traîne sur les pavés ;
La liane d’un serpent, quatre chiffres gravés,
Ceux qu’a choisis la mort pour lui sceller les lèvres.
Je l’imagine encor, roulant sa cigarette,
Assis contre le mur, à l’abri du tilleul ;
Dans le chemin qu’il remontait parfois tout seul,
J’ai l’impression de voir avancer sa casquette.
Le vent porte toujours sa voix sur la colline,
Son rire bien vivant fait frissonner les blés ;
Sous la pierre, à tâtons, sa main cherche les clés
Et son œil brille encor quand sonnent les clarines.
Si je n’ai plus, de lui, dans l’album de famille,
Jaunie, aux bords rongés, qu’une vieille photo,
Il suffit de fermer les yeux pour qu’aussitôt,
Celle du souvenir dans mon âme scintille.
Depuis, il m’a semblé que je reprends ses gestes :
Comme une part de lui qui serait dans mes mains ;
J’ai la même façon d’aller par les chemins,
De serrer ma ceinture et d’enfiler ma veste.

