Autoportrait aporétique

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Autoportrait aporétique

par Archibald
*

Enfant inattendu ainsi que le messie,

Je suis né de parents ne s’étant pas connus,

Si bien que l’on ne sait si pour venir ici

J’ai poussé de la terre ou suis tombé des nues.

*

Gai rossignol aphone au milieu des futaies,

J’ai lutté par faiblesse et grandi par hasard

Et je suis devenu déjà ce que j’étais :

Un être singulier, ordinaire et bizarre.

*

J’ai le visage franc et l’âme déguisée.

J’ai l’air d’un moins que rien qui s’aime plus que tout.

Je suis la partition d’un rôle improvisé

Dans un somptueux théâtre où personne ne joue.

*

Je suis un laborieux qui ne fait que la sieste,

Un jour de pleine lune, un croissant de soleil

Qui se couche à l’aurore et qui se lève à l’ouest.

Je suis de l’air en boîte et du marbre en bouteille.

*

Je sais m’enorgueillir des revers que j’essuie.

J’avance pas à pas en prenant du recul.

Je suis un misanthrope humaniste, je suis

Un sceptique croyant, un naïf incrédule.

*

J’aime le charme neuf des toiles surannées

Et les plats raffinés aux parfums d’arsenic.

J’aime les jeux anciens et les bouquets fanés,

Et j’aime le silence. Et j’aime la musique.

*

Enfant je fus précoce et adulte, immature,

Dès lors jeune vieillard, s’il faut quitter ce lieu,

Ignorant du passé, oublieux du futur,

J’irai vers l’au-delà dans un train de banlieue.

*

À tous les morts de soif je lèverai mon verre

Et chanterai bien fort dans un dernier soupir :

Je me suis bien amusé perinde ac cadaver,

J’ai vécu dans les pleurs, je mourrai dans un rire.

Le fauteuil

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Le fauteuil

par Jean Calbrix

C’est un large fauteuil — Louis quinze peut-être —
Il est là dans un coin avec des airs de veuf
Son beau reps jaunissant n’est plus tout à fait neuf,
Et son bois très ancien fleure encor bon le hêtre.

Que fait-il esseulé, ce vénérable ancêtre
Qu’éclaire la lueur sourdant d’un œil de bœuf ?
Son dossier disparaît dessous un drap d’Elbeuf
Et ses bras sont tendus, semblant chercher un maître.

Il se souvient, c’est sûr, des grands postérieurs,
Des bandes de gamins sautant sur lui, rieurs,
Des fessiers de marquis, des croupes de duchesses.

Ah ! fauteuil du bon temps, tu connais les dessous
Et tu nous contes là les subtiles caresses
Quand tes ressorts usés chantent des amours fous.

 

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Le buffet

par Arthur Rimbaud

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
*
Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ; 

– C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits. 

– Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

 

Un don du ciel

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UN DON DU CIEL

par Dominique Simonet

*
En Pays d’Avignon, courez faire une étape,
Vous verrez un palais d’époque de splendeur,
Ou bien sur le vieux pont, dansez-y plein d’ardeur,
Et puis goûtez surtout au Chateauneuf du Pape.

*
Quand on boit ce nectar, tout un passé vous frappe
Qui vient frôler le nez d’une puissante odeur,
Un souvenir lointain, sempiternel frondeur,
Le vin et le divin unis dans une grappe.

*
Drapé de robe pourpre, éclatant incarnat,
La liqueur dans le verre annonce son grenat,
Son élégance avec sa gloire ou son panache.

*
Le ciel a mis son cœur au sein de ce terroir,
Où se marient syrah, mourvèdre et le grenache,
Comme un éclat de Dieu au reflet d’un miroir !